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En Inde, des vignes face au changement climatique
Publié le
Secteur Privé & Développement - Business & Climat : de l'ambition à l'action
Proparco publie une édition hors-série de sa revue Secteur Privé & Développement, consacrée au rôle stratégique du secteur privé et des institutions financières face à l’urgence climatique.
Créée en 2011 dans l’État indien du Maharashtra, Sahyadri Farms, société à responsabilité limitée contrôlée par une coopérative, a su fédérer un réseau de 50 000 petits agriculteurs et s’imposer comme étant le plus important exportateur de raisin de table, de tomates et d’autres produits horticoles. Par l’innovation technologique et la recherche agronomique, elle permet en particulier d’accéder à des variétés qui résistent mieux au changement climatique.
Situé dans le district rural de Nashik – à 5 heures de route de Mumbai, poumon économique de l’Inde –, le siège de Sahyadri Farms en impose. Avec « ses allées proprettes bordées de massifs fleuris », comme le décrit Le Figaro qui s’y est rendu en 2023, ce campus où travaillent plus de 6 000 personnes, posé au milieu de vignes et de plantations fruitières, impressionne le visiteur. Il y a 15 ans, il n’y avait pourtant alentour que des champs et quelques parcelles cultivées. Jusqu’à ce qu’une poignée d’agriculteurs – ils étaient alors une dizaine – décident en 2011 de s’associer pour créer Sahyadri Farms, un projet d’envergure dirigé uniquement par… de petits producteurs. Un pari audacieux et gagnant.
Sahyadri Farms est aujourd’hui le plus important exportateur indien de raisin de table2 , de fruits transformés et autres produits horticoles (comme la tomate, la mangue ou encore la noix de cajou). Quelque 50 000 agriculteurs – répartis dans un rayon de 50 kilomètres – fournissent la coopérative en produits frais, tandis qu’ils sont 21 500 à être directement associés à la vie et aux intérêts de la structure.
Un écosystème complet, de la terre à l’assiette
« L’an dernier, nous avons produit et transformé plus de 250 000 tonnes de produits frais, destinées aussi bien à l’export qu’au marché domestique. Nous visons cette année un objectif de 300 000 tonnes », précisait en 2023 Santosh Deoram Watpade, directeur financier de la coopérative (voir interview p. 60). Sahyadri Farms accompagne ses agriculteurs depuis le choix des cultures jusqu’aux pratiques agricoles qu’ils emploient, en passant par les intrants utilisés et la manière dont ils récoltent et vendent leurs produits agricoles. L’entreprise est désormais complètement intégrée dans la chaîne de valeur de 8 cultures horticoles – des activités de pré-récolte, de post-récolte (tri / emballage / transformation des fruits et légumes), jusqu’à la distribution aux consommateurs sur le marché indien et international (B2B et B2C).
1 hectare
Plus de 95 % des agriculteurs qui travaillent pour Sahyadri Farms ou sont associés à la coopérative sont de petits producteurs qui cultivent moins de 1 hectare de vignes ou d’autres cultures.
Objectif : zéro émission nette
En 2022, Proparco a investi au capital de Sahyadri Farms, aux côtés de Incofin Investment Management, du FMO et de Korys pour une enveloppe globale de 310 crores de roupies (soit près de 35 millions d’euros), puis à nouveau en 2024 à hauteur de 390 crores de roupies (soit près de 40 millions d’euros). « Avec ces investissements, nous allons renforcer nos marchés à l’export sur l’ensemble des cultures que nous proposons et renforcer nos capacités », expose Santosh Deoram Watpade. Cet investissement a également permis à la coopérative de financer sa nouvelle centrale biogaz, qui offre une capacité de 1,6 mégawatt d’électricité produit par un processus de fermentation des matières organiques. « Notre objectif avec cette centrale est d’atteindre la neutralité carbone (zéro émission nette) », appuie Rupesh Khiste, responsable R&D et projets de Sahyadri Farms.
Pendant longtemps, l’entrepreneuriat en milieu rural en Inde – où vit 60 % de la population – a été inexistant. Depuis une dizaine d’années pourtant, la situation change : les mentalités évoluent et les projets se multiplient, même si l’accès au capital reste un frein important.
- Agriculteur, fondateur et directeur général de Sahyadri Farms
Pour Sachin Kadam, l’union fait la force
« Ici, toutes les voix comptent ». Sur le sentier qui mène à ses 12 hectares de vigne, en contrebas de sa maison, Sachin Kadam insiste : «Un agriculteur associé : une voix. C’est le principe du projet Sahyadri Farms. » Un projet coopératif auquel cet agriculteur, spécialisé dans le raisin de table, adhère depuis 2006. « Nous décidons ensemble, tous les agriculteurs associés, des grandes orientations et des choix stratégiques pour l’avenir de la coopérative. C’est la force de ce projet. »
Les retombées pour son exploitation sont spectaculaires : en moins de 20 ans, Sachin a plus que quintuplé la surface de vignes cultivées et exporte désormais 80 % de sa production en Asie et en Europe. Il a par ailleurs bénéficié d’avancées technologiques auxquelles, seul, il n’aurait jamais pu avoir accès. « L’expertise des équipes de Sahyadri Farms en matière d’agriculture et leurs approches novatrices ont révolutionné mes pratiques », admet-il. « Avant, je me battais sans moyens contre les intempéries qui ravageaient mes productions. » Depuis, Sachin a planté du raisin Thompson – une variété sans pépin originaire de Californie, plus résistante –, a modernisé ses vignes et a bénéficié de l’accom - pagnement régulier d’ingénieurs agronomes.
Ce système coopératif permet aux agriculteurs embarqués dans l’aventure – dont la plupart cultivent moins de 1 hectare – de bénéficier de revenus réguliers et prédictibles. Un point essentiel, alors que 80 % des personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté en Inde sont précisé - ment des petits agriculteurs 3 . « Le projet Sahyadri Farms protège ses associés. Nous pouvons en effet estimer nos revenus à l’avance, investir et même nous agrandir », témoigne Sachin, qui s’est récemment fait construire une nouvelle maison ainsi qu’une serre qui lui permet de sécher une partie de son raisin et d’autres cultures (des tomates notamment).
18 % du PIB
L’Inde occupe le deuxième rang mondial en matière de production agricole. L’agriculture emploie plus de 40 % de la population active et représente 18 % du produit intérieur brut du pays.
Innover pour s’adapter au changement climatique
Dans le village de Kone – à plus d’une heure de route du district de Nashik – le raisin est roi. Hormis quelques plantations de goyaviers, c’est bien le pied de vigne ici qui domine. Bahskar Vishnu Kamble, associé à Sahyadri Farms, en cultive près de 10 hectares en Thompson, une variété longtemps réputée pour sa résistance aux intempéries.
Mais avec le changement climatique – qui se manifeste sous ces latitudes par une saison des pluies harassante et un été brûlant – Bashkar doit s’adapter. Glissements de terrain, inondations, canicules, cyclones, sécheresses, tempêtes de poussière… Le sous-continent indien est en effet l’une des régions du monde les plus exposées aux catastrophes naturelles. Pour tenter d’y faire face et anticiper un meilleur rendement de ses récoltes, Bashkar a planté 2 hectares d’une nouvelle variété de raisin rouge, de type ARD36.
« Il s’agit d’un raisin de table croquant, sucré et particulièrement résistant aux phénomènes météorologiques extrêmes, très apprécié, qui plus est, à l’export », précise Pankaj Nathe, qui pilote l’équipe de recherche agronomique de Sahyadri Farms. Cet ingénieur agronome a développé, sur un hectare environ, au cœur du campus de la coopérative, cette vigne nouvelle génération, ainsi que d’autres variétés de raisin rouge et de raisin blanc, qu’il surveille comme le lait sur le feu. « Nous les testons ici, en conditions réelles. Chaque jour, nous mesurons le développement des grappes et leur résistance à la pluie, à la canicule, aux maladies, etc. C’est capital si nous voulons anticiper les effets du changement climatique et explorer de nouveaux marchés. »
Pour permettre la régénération des sols à Kone, Bahskar va par ailleurs planter des haies et probablement laisser des parcelles au repos. « La hausse des températures bouleverse les conditions climatiques et perturbe l’équilibre naturel », constate l’agriculteur. « Il est nécessaire d’agir, chacun à son niveau. »
Glissements de terrain, inondations, canicules, cyclones, sécheresses, tempêtes de poussière… Le sous-continent indien est l’une des régions du monde les plus exposées aux catastrophes naturelles.
Nos entretiens
Chiffres-clés
- 1er exportateur indien de raisin frais
- 50 000 petits agriculteurs fournissent la coopérative
- 21 500 des agriculteurs sont actionnaires de Sahyadri Farms
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