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Faire de la finance un levier de transformation avec Yedau Ogoundele
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Secteur Privé & Développement #44 - Mobiliser les capitaux : pour un nouveau modèle de financement
Comment changer d’échelle dans la mobilisation des capitaux privés ? Alors que dans les pays en développement, les besoins d’investissement se chiffrent en milliers de milliards de dollars et que les ressources publiques ne suffisent plus à y répondre, l’engagement des investisseurs privés est devenu incontournable.
Pendant près de vingt ans, Yedau Ogoundele a évolué dans les coulisses de la finance mondiale, que ce soit à Paris, à Londres, dans les salles de marché, dans la banque de financement et d’investissement ou chez Bloomberg. Une trajectoire que beau - coup auraient rêvée de poursuivre. Elle a pourtant choisi de changer de cap car une question s’est progressivement imposée à elle : à quoi sert la finance lorsqu’elle n’améliore pas concrètement la vie des gens ?
Cette interrogation l’a conduite à revenir en Afrique de l’Ouest avec une conviction simple : les outils financiers capables de déplacer des milliards sur les marchés internationaux peuvent aussi permettre à une famille d’accéder à son premier logement. Depuis 2023, elle met en œuvre cette conviction, en tant que directrice générale d’AFINHAB (anciennement CRRH-UEMOA), une institution financière régionale dédiée au financement de l’habitat en Afrique de l’Ouest. Créée à l’initiative de la BCEAO, de la BOAD et de l’AMF-UMOA, elle est devenue l’un des acteurs essentiels du financement de l’habitat dans les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Sa mission consiste à refinancer les banques afin qu’elles puissent proposer des prêts immobiliers de long terme, là où ces financements faisaient jusqu’alors défaut. Une mécanique financière complexe, certes, mais dont les effets sont d’une grande simplicité : permettre à davantage de familles de devenir propriétaires.
L’impact sur la vie réelle comme boussole
« Ce qui m’intéresse », résume-t-elle, « c’est l’impact tangible. » Pour Yedau Ogoundele, la formule n’a rien d’un slogan. Lorsqu’elle évoque son parcours, elle ne raconte pas une rupture entre deux vies, mais elle décrit plutôt une continuité. Les années passées dans la banque d’investissement lui ont appris le fonctionnement des marchés de capitaux, les attentes des investisseurs institutionnels, les exigences de gouvernance ou encore les mécanismes qui permettent de mobiliser des financements à grande échelle. Bloomberg lui a offert une vision globale des marchés internationaux et de la gestion d’actifs. Mais, à mesure que sa carrière progressait, une autre ambition prenait forme. « À un moment, je me suis demandée quel était le sens de mon travail. Est-ce que je voulais simplement contribuer à enrichir des investisseurs déjà très riches, ou mettre cette expertise au service de quelque chose de plus concret ? » La réponse l’amène à rejoindre l’Afrique de l’Ouest.
Mettre en lien pour améliorer l’accès au logement
Originaire du Bénin, elle connaît intimement cette région dont les besoins sont immenses. Elle sait surtout que le principal défi n’est pas tant de trouver des capitaux que de réussir à les orienter vers des projets utiles. Elle aime résumer cette mission d’une formule : « Ma force, c’est de savoir faire le pont » ‒ le pont entre les investisseurs internationaux et les réalités africaines, entre les marchés de capitaux et les besoins des populations, entre le langage du risque familier des financiers et celui de l’impact social attendu par les institutions de développement.
Cette capacité à mettre en lien des mondes qui se connaissent encore mal est devenue sa principale compétence. Lorsque le conseil d’administration d’AFINHAB lui propose en 2023 de prendre la direction générale de l’institution, elle n’arrive pas en terrain inconnu – déjà membre du conseil depuis deux ans, elle présidait un comité chargé de bâtir un nouveau plan stratégique destiné à accroître l’impact de l’organisation. « Mais entre concevoir une stratégie et la mettre en œuvre, il y a tout un monde », sourit-elle aujourd’hui.
Changer d’échelle pour répondre à la demande
À son arrivée, l’institution compte une quinzaine de collaborateurs. En trois ans, les effectifs approchent la trentaine. Cette croissance n’est pas une fin en soi : elle traduit un changement d’échelle, car le défi auquel AFINHAB s’attaque est colossal. Dans les huit pays de l’UEMOA, la croissance démographique, l’urbanisation accélérée et l’extrême jeunesse de la population alimentent une demande de logements que les marchés peinent à satisfaire. Chaque année, des centaines de milliers de ménages cherchent à devenir propriétaires. Pourtant, le crédit immobilier demeure rare, souvent inaccessible, faute de ressources longues disponibles dans le système bancaire. La différence avec l’Europe est frappante. « En France ou au Royaume-Uni, lorsqu’on souhaite acheter un logement, on compare les taux proposés par les banques. En Afrique de l’Ouest, la première question est souvent beaucoup plus simple : existe-t-il une banque capable de financer un crédit immobilier? » Faute de solution, beaucoup de familles avancent au rythme de leurs économies. Elles acquièrent un terrain, interrompent leur projet pendant plusieurs années, reprennent un emprunt pour construire quelques pièces, puis recommencent. L’accession à la propriété est un parcours qui peut durer plusieurs décennies.
Une institution pour convaincre et rendre possible
C’est précisément ce cercle que cherche à briser AFINHAB. Depuis sa création en 2010, l’institution a mobilisé plus de 475 milliards de francs CFA (soit environ 720 millions d’euros) de refinancement, permettant à plus de 100 000 personnes d’accéder à un logement. Mais Yedau Ogoundele parle rarement de ces chiffres comme d’une performance financière. Elle préfère raconter les visages qui se cachent derrière. « Quand une famille vous dit : « Jamais je n’aurais imaginé devenir propriétaire », vous comprenez immédiatement pourquoi vous faites ce métier. » À ses yeux, c’est là que la finance retrouve sa vocation première : créer des possibilités. Encore faut-il convaincre ceux qui apportent les capitaux. Une grande partie de son quotidien consiste ainsi à dialoguer avec les investisseurs internationaux, les banques régionales, les caisses de retraite, les fonds de pension ou encore les autorités de marché. Un exercice où son parcours international constitue un avantage décisif.
Cette capacité de conviction s’est notamment illustrée lors de la première émission obligataire sociale, en 2025, consacrée exclusivement au logement abordable en Afrique de l’Ouest, d’un montant de 60 milliards de francs CFA (soit environ 90 millions d’euros), à laquelle a pris part Proparco en tant qu’investisseur de référence. Pour Yedau Ogoundele, cette opération marque un tournant pour le marché régional. « Proparco ne s’est pas contentée d’apporter des capitaux. L’institution envoie un signal de confiance à l’ensemble du marché. Son engagement signifie que le projet a été analysé sous tous ses angles – gouvernance, qualité financière, gestion des risques, impact social – et qu’il répond aux standards internationaux. Cette validation joue un véritable rôle de catalyseur et contribue à attirer de nouveaux investisseurs régionaux, qu’il s’agisse de fonds de pension, de banques, de compagnies d’assurance ou d’épargnants désireux de donner une dimension sociale à leurs placements. »
Cette mobilisation progressive des capitaux privés constitue aux yeux de la dirigeante d’AFINHAB l’une des clés du développement du logement dans la région. Elle refuse pourtant de s’arrêter à cette première réussite.
5 dates clés
1968 Naissance en France de deux parents béninois
1990 Diplômée de l’EM Lyon Business School
1993 Entrée en banque de financement et d’investissement
2010 Fait son entrée à Bloomberg à Londres
2023 Directrice générale d’AFINHAB (ex-CRRH-UEMOA)
Titriser les créances pour fluidifier le crédit
Sa volonté est d’élargir sans cesse la palette des solutions de financement. C’est dans cette logique qu’AFINHAB a accompagné en juin 2026, aux côtés de BOAD Titrisation, d’Ecobank et de Proparco, la première opération régionale de titrisation multi-cédants adossée à des portefeuilles de prêts immobiliers résidentiels. « Derrière cette innovation technique se cache une idée simple : permettre aux banques de refinancer leurs créances hypothécaires afin de libérer de nouvelles capacités de prêt et de financer davantage de logements », explique-t-elle. Une illustration supplémentaire de sa volonté d’importer en Afrique de l’Ouest des outils éprouvés sur les marchés internationaux en les adaptant aux réalités locales.
Cette persévérance ne surprend pas ceux qui la côtoient. Lorsqu’elle présente, il y a quelques années, l’idée de développer la titrisation du crédit immobilier dans la région, plusieurs observateurs lui expliquent que le projet est prématuré, voire irréalisable. Elle préfère y voir une raison supplémentaire d’avancer. Cette capacité à poursuivre une idée malgré le scepticisme est sans doute l’un des traits les plus marquants de sa personnalité. « Je déteste ce qui donne l’impression d’avoir de l’impact sans en avoir réellement », confie-t-elle.
Une attention particulière aux femmes
Le même pragmatisme guide sa manière de diriger les équipes. En arrivant à la tête d’AFINHAB, elle constate que les postes de responsabilité restent majoritairement occupés par des hommes, comme dans une grande partie du secteur financier. Elle refuse d’y voir une fatalité. Convaincue que les compétences existent déjà au sein de l’organisation, elle met en place un programme de développement du leadership féminin, associant mentorat, coaching individuel et accompagnement des collaboratrices dans leur évolution professionnelle. Son objectif n’est pas de créer des parcours spécifiques, mais de lever les freins qui empêchent parfois les femmes d’oser franchir une étape supplémentaire.
« Souvent, le premier obstacle n’est pas le manque de compétences. C’est le manque de confiance en soi », observe-t-elle.
Cette attention portée aux femmes se retrouve aussi dans la manière dont AFINHAB mesure son impact. L’institution suit la part des femmes bénéficiant des financements qu’elle contribue à rendre possibles, convaincue que l’accès à la propriété constitue également un puissant facteur d’autonomie économique.
Au fond, son ambition dépasse largement le seul financement du logement. Elle cherche à démontrer que les marchés de capitaux africains peuvent devenir des instruments de développement à grande échelle, capables de répondre à des enjeux aussi essentiels que l’habitat – à condition de rester connectés aux besoins des populations. Un nouveau plan stratégique est en cours d’élaboration pour accélérer le changement d’échelle d’AFINHAB. Elle sait que l’institution ne résoudra pas seule, le déficit de logements qui continue de se creuser dans la région. Les banques, les investisseurs institutionnels, les partenaires de développement et les pouvoirs publics devront avancer ensemble. Mais elle reste persuadée que la finance peut jouer un rôle décisif, à condition de ne jamais perdre de vue sa finalité. Pour Yedau Ogoundele, les aspects comptables d’un projet ne sont pas une fin en soi. Ce qui compte, c’est le moment où une ligne de financement se transforme en clés remises à une famille. C’est là, dit-elle, que la finance prend tout son sens.
Ce qu’ils disent d’elle
Aimé Savadogo, directeur général adjoint, AFINHAB
« Ce qui me marque le plus dans sa manière de diriger, c'est sa capacité à conjuguer une vision stratégique claire avec une grande rigueur dans l'exécution. Elle sait où elle veut emmener AFINHAB à travers un plan stratégique mis en place depuis 2023 et, surtout, elle sait mobiliser les équipes autour de cette ambition en responsabilisant chacun. Comme le dit John C. Maxwel - l'une des figures les plus influentes dans le domaine du leadership -, elle représente ce genre de dirigeante, à savoir "…quelqu'un qui connaît le chemin, emprunte le chemin et montre le chemin". »
Michael Tapsoba, représentant pays Bénin, Togo, Mauritanie, Proparco
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