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« La mobilisation des capitaux privés n’est plus une option »
Publié le
Emmanuelle Riedel Drouin Directrice générale déléguée Proparco
Secteur Privé & Développement #44 - Mobiliser les capitaux : pour un nouveau modèle de financement
Comment changer d’échelle dans la mobilisation des capitaux privés ? Alors que dans les pays en développement, les besoins d’investissement se chiffrent en milliers de milliards de dollars et que les ressources publiques ne suffisent plus à y répondre, l’engagement des investisseurs privés est devenu incontournable.
Face à des besoins de financement toujours plus considérables, la mobilisation des capitaux privés locaux est devenue l’une des principales conditions du développement. Mais cette épargne s’oriente peu vers l’économie productive. Les institutions de financement de développement comme Proparco cherchent à la mobiliser en favorisant les conditions de fonctionnement du marché.
Au Kenya, récemment, le dirigeant d’une PME agroalimentaire attirait mon attention sur un paradoxe devenu banal. Son entreprise crée des emplois, transforme des matières premières locales, contribue à la sécurité alimentaire régionale ; pourtant, son dossier de demande de financement visant à doubler sa capacité de production a été refusé par les cinq institutions bancaires à qui il l’a soumis en 2025. Pas parce que son entreprise n’était pas viable, mais parce qu’elle tombait dans « l’angle mort » du système financier local : trop petite pour les banques, trop grande pour la microfinance. Dans un contexte où les bons du Trésor offraient 16 % sans risque, l’épargne locale préférait la sécurité.
Cette situation résume bien les défis du financement du développement. Pour répondre aux besoins essentiels des pays émergents et en développement, il manque désormais 4 000 milliards de dollars de financement, un montant en hausse de 60 % entre 2015 et 2025. Sans correction significative, elle pourrait dépasser 6 400 milliards d’ici 2030, selon les projections de l’OCDE.
Dans le même temps, les ressources publiques, nationales et internationales, sont sous pression. L’aide publique au développement, qui représente moins de 200 milliards de dollars par an, a reculé de plus de 20 % entre 2024 et 2025. Quant aux ressources publiques locales, les marges de manœuvre fiscales demeurent limitées dans de nombreux pays émergents : faible capacité de collecte, économie informelle importante, base fiscale étroite.
Dans ce contexte, la mobilisation des capitaux privés n’est plus une option : elle est désormais une condition sine qua non. Seule une complémentarité entre ressources publiques et privées peut permettre de combler l’écart grandissant. Or, une double asymétrie persiste : les actifs financiers mondiaux restent majoritairement concentrés dans les pays développés alors que l’épargne locale est sous-mobilisée dans les pays émergents. Les fonds de pension, compagnies d’assurance et banques locales représentent pourtant un réservoir de financement considérable, encore trop largement détourné de l’économie productive. En Afrique, moins de 3 % des actifs des fonds de pension, qui pèsent plusieurs centaines de milliards de dollars, sont investis dans les infrastructures locales, alors que les besoins du continent atteignent près de 170 milliards de dollars par an.
Aujourd’hui, donc, il n’y a plus d’hésitations possibles. La seule question pertinente qui vaille est la suivante : comment allons-nous mobiliser les capitaux privés, notamment locaux, là où les besoins sont les plus pressants? Cet impératif doit être notre objectif. Car au-delà de la dimension financière, c’est aussi un enjeu de souveraineté qui se joue : elle ne peut qu’être renforcée quand le développement s’ancre dans les réalités et les ressources propres des pays.
Lever les verrous structurels
Plusieurs obstacles expliquent pourquoi les capitaux privés s’orientent encore insuffisamment vers les économies émergentes. Du côté de l’offre, l’épargne locale existe mais demeure souvent orientée vers l’immobilier, les actifs liquides ou les bons du Trésor. Les investisseurs institutionnels locaux sont limités par des cadres réglementaires qui plafonnent leur capacité à investir dans les infrastructures ou le capital-investissement, ainsi que par le manque d’instruments adaptés. Les capitaux étrangers, eux, privilégient les économies émergentes les plus matures, freinés par une perception du risque amplifiée par le manque d’informations fiables.
Du côté de la demande, les projets à fort impact existent mais ne sont pas toujours structurés pour attirer les investisseurs. Profondeur insuffisante des marchés obligataires, manque de transparence de l’information, absence de notations de crédit : autant de facteurs qui alimentent une perception du risque souvent supérieure à la réalité des fondamentaux.
C’est précisément dans cet espace que les institutions de financement du développement jouent un rôle décisif. Leur vocation n’est pas de se substituer au marché, mais de créer les conditions de son fonctionnement : réduire les asymétries d’information, absorber une partie du risque initial, démontrer la viabilité de modèles économiques innovants. Leur rôle évolue : de financeurs de long terme, elles deviennent des catalyseurs. En co-investissant avec des acteurs locaux ou internationaux, elles permettent à ces derniers d’accéder à des segments où seuls, ils n’auraient pas pris position. En garantissant certains risques, elles abaissent les barrières à l’entrée. En s’engageant précocement sur un projet, elles envoient un signal de crédibilité qui attire d’autres financeurs.
L’exemple récent d’AFINHAB (anciennement CRRH-UEMOA) l’illustre bien. En mai 2025, cette institution a émis le premier social bond régional dédié au logement abordable en Afrique de l’Ouest. En se positionnant comme investisseur de référence avec une souscription de 7,5 milliards de XOF (environ 11,5 millions d’euros) en amont de l’opération, Proparco a envoyé un signal fort aux marchés. L’émission a été sursouscrite par des investisseurs institutionnels locaux, montrant que l’épargne locale peut être mobilisée quand les conditions sont réunies. Le logement abordable est ainsi financé en monnaie locale, sans risque de change, tout en renforçant durablement un marché obligataire régional.
Proparco : de la stratégie à l’action
Cette évolution du rôle des institutions de développement est tangible. En 2025, Proparco a investi 2,5 milliards d’euros dans près de 200 projets. Ces soutiens ont eu des impacts concrets : 1,5 million d’emplois créés ou maintenus, plus de 72000 TPME soutenues, 4 millions de personnes connectées à l’électricité. Environ 40 % de son activité a été consacré à des financements à cobénéfices climat. Pour la première fois, l’objectif « un pour un » a été atteint : pour chaque euro engagé, un euro de capital privé a été mobilisé.
Selon l’OCDE, Proparco s’est hissée au troisième rang des institutions de financement de développement (IFD) bilatérales en mobilisation de capitaux privés en 2024, derrière l’agence bilatérale américaine USDFC et la DEG.
La mise en œuvre de notre stratégie s’est traduite par une diversification de nos instruments : montée en puissance des garanties, émissions obligataires, blended finance calibrée pour ajuster le profil risque-rendement, investissements en fonds propres. Le parc éolien de Kipeto, à 70 kilomètres de Nairobi, illustre cette logique d’entraînement. Un engagement en fonds propres de 15 millions de dollars aux côtés de l’acteur français Meridiam a permis de structurer un projet de 100 MW qui alimentera près de 500 000 personnes en énergie propre. Cette intervention initiale a favorisé la présence de co-investisseurs privés locaux et internationaux qui n’auraient pas participé seuls au projet. Comme le prouve cet exemple, un signal institutionnel crédible peut donc réduire fortement le risque perçu.
Cette approche vaut aussi pour les segments les plus atomisés de l’économie. En 2025, l’initiative Choose Africa a mobilisé 450 millions d’euros via un réseau de banques partenaires, soutenant des dizaines de milliers de TPE-PME. Mais cette mobilisation ne peut pas reposer uniquement sur des opérations isolées. Elle suppose un travail de fond sur les écosystèmes financiers : développement des marchés obligataires, réformes réglementaires, renforcement des capacités des gestionnaires d’actifs, amélioration de la transparence et des notations de crédit. C’est là que la complémentarité entre Proparco et notre maison mère, l’AFD, prend tout son sens : l’une intervient auprès des acteurs privés, l’autre travaille sur les cadres publics qui rendent ces financements possibles. Ces synergies créent les conditions d’une mobilisation durable des capitaux privés.
Reconnaître les limites, clarifier l’ambition
Dans certains contextes, cette mobilisation et ces actions sont encore trop limitées. Si les économies à revenu intermédiaire attirent davantage de capitaux privés, les pays les moins avancés restent beaucoup plus difficiles à financer. Les projets y présentent un profil risque-rendement moins attractif pour les investisseurs, les marchés financiers y sont embryonnaires, les cadres institutionnels plus fragiles. Le financement concessionnel demeure alors indispensable pour créer les conditions d’un futur effet d’entraînement. La mobilisation privée ne doit pas être une fin en soi : c’est la combinaison des outils, adaptée aux réalités de chaque pays et de chaque secteur, qui fait la différence.
Mais au-delà de la mécanique financière, c’est la finalité même de cette mobilisation qu’il faut garder en vue. Le paradoxe est désormais clair : le monde n’a jamais disposé d’autant d’épargne, y compris dans les économies émergentes, et pourtant une part croissante de ces ressources reste déconnectée des besoins les plus essentiels. Le défi n’est donc plus seulement de mobiliser davantage de capitaux, mais de mieux les orienter vers l’économie productive. Financer les infrastructures, les PME ou la transition énergétique ne relève pas uniquement du développement : c’est aussi une condition de stabilité économique, sociale et géopolitique. La mobilisation des capitaux privés, locaux comme internationaux, n’est plus un sujet technique réservé aux spécialistes de la finance. Elle est devenue une question stratégique. Elle conditionne désormais la capacité des sociétés à résister aux chocs, à réduire les fractures et à préserver leur stabilité. Dans un monde où les crises ne restent jamais confinées, renforcer la résilience des autres est aussi une condition de la nôtre.