Tribune

Financer les entreprises responsables : le vrai levier du développement africain

Lionel Zinsou, économiste franco-béninois, est le co-président de la fondation Africa France. Ancien banquier d'affaires puis PDG du fonds d’investissement européen PAI Partners, il a également été Premier ministre du Bénin de juin 2015 à avril 2016.
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Lionel Zinsou
L’histoire contemporaine de l’Afrique aura été marquée par deux révolutions financières récentes. La plus puissante est en cours. Elle devrait faire du continent un leader de la croissance mondiale pour plusieurs décennies. Elle est la combinaison d’une nouvelle demande : celle d’un secteur privé enfin structuré ; et d’une nouvelle offre : celle d’un secteur financier qui commence à trouver ses instruments et ses procédés. Proparco aura été l’enfant de la première révolution et le pionnier de la seconde.

Inventer le secteur privé et commencer à financer le Continent

A l’origine, était une situation intenable de la jeune Afrique indépendante : ses flux financiers nets étaient négatifs. Elle aura exporté plus de capitaux qu’elle n’en aura importé, et ce jusqu’aux années 1990. Historiquement, on ne sait pas financer le développement d’un continent en le vidant de ses moyens de financement.

L’apport des institutions financières de développement, au premier rang desquelles le Groupe AFD, aura été de se substituer aux financements privés insuffisants, puis d’organiser la stabilisation financière par le couple ajustement structurel et désendettement sélectif. Appuyé par une croissance substantielle de l’épargne extérieure des émigrés et une meilleure gouvernance politique et économique, le renversement des flux financiers nets s’est produit à la fin du XXème siècle. Dans le même temps, les privatisations d’actifs publics à travers toute l’Afrique ont fait naître et croître un secteur privé africain domestique et moderne. Sans cette première révolution il n’y aurait eu ni offre, ni demande de capitaux pour le développement productif. Le cas le plus emblématique d’un secteur privé fort et bien financé aura été l’envol des télécommunications dans tout le continent.

La nouvelle coalition du développement responsable

L’acte II se joue aujourd’hui. Le continent est globalement mieux financé mais un déséquilibre unique dans l’histoire s’est créé : les acteurs souverains sont surendettés et les acteurs privés dramatiquement sous-endettés. Rapportés au PIB, les actifs financiers dont dispose l’Afrique  sont quatre fois inférieurs à la moyenne mondiale. La nouvelle révolution financière qui se déroule sous nos yeux est d’apporter la dette, et donc aussi la base de fonds propres nécessaires à un secteur privé créatif, innovant, productif et rentable, aujourd’hui capable d’offrir des services et des marchandises compétitifs, mais aussi capable de produire certains biens publics défaillants : dans l’éducation, la santé, la sécurité, la connectivité, etc. Toute la finance est engagée dans cette révolution : les gestionnaires d’actifs qui activent enfin les ressources d’épargne longue domestiques ; le private equity et les marchés financiers, qui ont inventé un vrai marché continu du capital ; les banques primaires enfin concurrentielles ; les institutions de micro-finance, qui assurent le fonds de roulement du considérable secteur productif informel et la solvabilisation des masses populaires. Mais rien ne sera plus stabilisateur et intégrateur que le basculement des institutions financières de développement vers une proportion beaucoup plus élevée de leur financement destinée au secteur privé. Elles peuvent en effet syndiquer et garantir des crédits au secteur productif en faisant levier d’une liquidité internationale surabondante.

La Conférence d’Addis Abeba sur le financement du développement et l’adoption par les Nations Unies des Objectifs de Développement Durable, ont créé en 2015 le corps de doctrine qui reconnaît le secteur privé comme premier contributeur à l’emploi et donc à la réduction de la pauvreté. Ce nouveau « consensus d’Addis » est aussi fort qu’en son temps le consensus de Washington. Ce nouvel agenda pour le financement durable de l’Afrique est la nouvelle feuille de route de tous les acteurs et au premier rang des institutions financières de développement, appelées à « coaliser » les autres financiers. Elles ont aussi la faculté de faire progresser leurs nouveaux clients privés en gouvernance et en normalisation sociale et environnementale.

Il reste, par le plaidoyer et par l’exemple, à entraîner les Etats, poursuivre les progrès juridiques et judiciaires, trouver aussi le tempo et le professionnalisme de la bonne exécution des politiques publiques. Une nouvelle génération de politiques, miroir de la nouvelle génération d’entrepreneurs africains, est déjà à pied d’œuvre. Ce sont les nouveaux révolutionnaires.

Cette grande coalition entre public et privé, entre épargne extérieure et renaissance de l’épargne domestique, entre garants de la rentabilité et garants de l’intérêt général, était déjà le modèle de Proparco. Avec 40 ans d’avance…