Tribune

Baisser les barrières à l’entrée : clé de l’innovation financière

Ahmed Abdelkefi est économiste et homme d'affaires tunisien, spécialisé dans le secteur financier. Pionnier dans le secteur, il crée la première société de leasing, Tunisie Leasing, en 1984 et participe à la création de Tuninvest-Africinvest.
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Ahmed Abdelkefi
Au cours des trois dernières décennies, il m’a été donné d’introduire en Tunisie un certain nombre de nouvelles activités financières ou plus exactement d’acclimater des produits ou des techniques qui existaient déjà ailleurs. La première expérience de ce type a été le leasing, que nous avons introduit en 1986 sans attendre l’intervention du législateur. L’activité de leasing avait démarré depuis plusieurs années en Europe, ses caractéristiques étaient bien connues et aucune ne contrevenait au code des obligations et contrats. Nous pouvions donc la mettre en place dans le cadre du droit commun. Nous avons entrepris de le faire avec un contrat « innomé », suffisamment protecteur de nos intérêts essentiels et attractif pour nos clients. Le succès a été immédiat ! S’il s’agit d’une innovation, alors le mérite revient aux autorités publiques, le ministère des Finances et la Banque centrale de Tunisie, qui nous ont laissé faire.

Le leasing a beaucoup apporté à l’économie tunisienne. Pour la première fois, une PME pouvait obtenir un crédit en moins d’un mois. Du jamais vu, les demandes affluaient ! Nos taux étaient supérieurs à ceux des crédits classiques, les durées moins longues, mais les clients les acceptaient parce qu’ils gagnaient du temps. De plus, nous ne demandions pas de garanties réelles, lourdes à mettre en place. Très vite nous avons atteint les limites de nos capacités et c’est à ce moment que Proparco nous a soutenus à travers plusieurs prêts. Par la suite nous nous sommes introduits en bourse pour lever des fonds propres et accéder au marché obligataire, une première pour une entité privée tunisienne. Aujourd’hui, plusieurs sociétés de leasing se livrent une concurrence sans merci et font toutes appel à l’épargne publique. Ceci a eu le notable mérite de faire baisser le coût du financement mieux que n’importe quelle réglementation.

Pour autant, le problème crucial de l’accès des PME au financement reste entier, tant au Maghreb que dans les pays d’Afrique subsaharienne où nous intervenons. Les entités publiques ou semi publiques créées ici et là accumulent les impayés et les banques privées continuent de privilégier le financement de l’Etat et des grandes entreprises. Selon moi, il serait possible d’obtenir des résultats significatifs en renonçant définitivement aux entités publiques de distribution du crédit, malheureusement inefficaces. En même temps, il faudrait infléchir le comportement des banques privées en abaissant la barrière à l’entrée du secteur, de façon à stimuler la concurrence et permettre à ceux qui veulent fonctionner autrement d’arriver sur le marché.

Une autre expérience d’acclimatation a vu le jour au début des années 90, d’abord en Tunisie puis au Maghreb et en Afrique subsaharienne. Il ne s’agissait pas d’un nouveau produit mais de nouvelles techniques, dans le domaine des fonds propres, par la création de Tuninvest, devenue depuis Africinvest. Le renforcement en fonds propres des entreprises a toujours été une problématique des pouvoirs publics. Au début des années 80, des banques de développement ont été créées dans ce but, en association avec des pays du golfe, avec des moyens colossaux par rapport à la taille de la Tunisie de l’époque. De brillantes personnalités ont été désignées à la tête de ces entités mais l’expérience a échoué. Au bout de vingt ans, elles se sont toutes reconverties en banques commerciales. Au même moment les méthodes de travail du capital investissement se sont développées en Europe et les spécificités du métier apparaissaient de plus en plus clairement. Tuninvest a pris le parti d’appliquer ces standards, en créant des fonds à durée limitée et des sociétés de gestion appartenant aux équipes, tout en veillant à aligner les intérêts des uns et des autres et à prévenir les conflits d’intérêts.

Auparavant, nous ne voulions pas vendre une bonne participation et nous ne pouvions pas en vendre une mauvaise, et de fait il n’y avait aucune rotation possible des capitaux. Désormais, toute participation est destinée à être cédée. Ainsi, les capitaux tournent tous les cinq à sept ans et stimulent d’autant l’investissement global du pays et la création d’emplois.

Un autre aspect prenait une grande importance : il était désormais possible de mesurer rigoureusement le succès ou l’insuccès avec le taux de rendement des capitaux investis, calculé sur les bornes d’entrée et de sortie des projets et non plus sur la base d’hypothèses plus ou moins réalistes. Ceci réglait du même coup la répartition des résultats entre les investisseurs et les équipes. Les bonus qui en ont découlé ont souvent été substantiels mais aucune dérive n’a été observée. Sans ce mécanisme nous n’aurions certainement pas atteint les rendements à deux chiffres affichés par Africinvest.

Ces deux expériences, et quelques autres, m’ont profondément convaincu qu’un secteur financier à la fois robuste et agile est un ingrédient indispensable à la croissance, au développement et à la création d’emplois. Pour bâtir un tel secteur, il est notamment important de baisser la barrière à l’entrée, de manière à créer une vraie concurrence susceptible de réduire le poids des habitudes et de permettre aux nouveaux produits et nouvelles techniques d’arriver sur le marché. Surtout en ce moment d’accélération de l’économie digitale et d’apparition des « fintechs ».

Cependant, pour que la concurrence s’exerce réellement, il est indispensable que les pouvoirs publics se concentrent sur la régulation et le contrôle, et abandonnent la solution illusoire de la gestion directe des établissements financiers en charge de distribuer le crédit et de promouvoir les opérations en capital.